À quoi pense Carey Price ? | Vincent Filteau | La Première Ronde

Depuis quelques jours, le gardien de but vedette du Canadien traverse sa région natale, la toundra des Ulcatcho et les prairies de l’Alberta. La mélancolie de la patrie perdue doit être à son comble. Pendant ce temps, des milliers de kilomètres plus loin, à Montréal, la sphère médiatique sportive est toujours en feu, après le regrettable sourire et l’attitude indolente de Carey Price après la défaite de son équipe, samedi dernier, face aux Sénateurs, lors de la Classique Hivernale commémorant le centième anniversaire de la Ligue nationale de hockey. On ne lui pardonne pas de s’être quelque peu moqué des questions prévisibles des journalistes, d’avoir mentionné à plusieurs reprises comment il fut plaisant de disputer une partie à l’extérieur, malgré une performance désolante du Tricolore. Selon le principal intéressé, le plaisir l’emporte sur l’impératif de vaincre. «Et alors, quel est le problème ?», pourrait-il vous répondre. Il faut dire que Price avait très peu de choses à se reprocher, ce soir-là, et nul ne le savait mieux que lui.

Je ne m’engagerai pas dans le procès que subit présentement Carey Price, un procès qui s’éternise et auquel se rajoutent des témoins et des chefs d’accusation, tous les jours. Bon nombre de critiques qui lui sont adressées reposent sur des arguments légitimes que je ne réfuterai certainement pas. Pour ma part, tant que les reproches dont Carey Price est l’objet se restreignent à l’espace d’une patinoire ou du vestiaire de l’équipe, je suis prêt à leur accorder une certaine valeur. Comme le mentionnait mon très estimé collègue Charlie Phaneuf dans son dernier billet intitulé Peur et dégoût à Montréal, «Carey Price n’est plus le gardien élite qu’il a été dans le passé.» Et en toute franchise, il fallait s’attendre à une telle régression. Personne ne revient indemne d’une déchirure du ligament croisé antérieur, qu’elle soit complète ou partielle.

Pendant les quelques saisons où il fut à son apogée, aucun gardien de but n’a atteint le niveau d’excellence dont faisait preuve Carey Price. En 2014-2015, la saison où il fut récipiendaire du Trophée Hart, du Trophée Vézina, du Trophée William Jennings et du Trophée Ted Lindsay, Price a tout simplement transformé les attentes que l’on pouvait entretenir à l’endroit d’un gardien de but. Nous fûmes nombreux à le déclarer le meilleur joueur de hockey de la planète, le plus grand gardien de but de l’histoire, etc. Puis, il y a eu la blessure de novembre 2015. Et nous n’avons jamais vraiment revu Carey Price le virtuose, hormis à quelques occasions, durant une série de matchs, comme ce fut le cas au mois de décembre. Mais Carey Price le virtuose avait le feu aux jambières, son langage corporel traduisait une volonté de vaincre qui faisait passer Patrick Roy pour un enfant rêveur. Fidèle à son habitude, il était laconique dans ses entrevues avec les journalistes. Il ne parlait jamais pour ne rien dire. «Carey Price est un homme de peu de mots qui livre la marchandise», telle était sa réputation auprès de la classe journalistique québécoise.

Mais après cette blessure l’ayant tenu à l’écart du jeu pour une saison entière et la naissance de sa fille Liv, entre-temps, quelque chose semble s’être brisé dans l’esprit de Carey Price, dans son rapport avec le Canadien de Montréal, avec la ville elle-même et ses partisans toujours prêts à le crucifier devant les murs du Centre Bell. La fierté d’être l’héritier de son idole d’enfance, Patrick Roy, s’est peut-être dissoute dans sa nouvelle responsabilité, la plus grande qui soit, celle de mettre un être humain au monde et lui donner les outils nécessaires pour braver la mauvaise foi des gens et les obstacles de l’existence, mais surtout pour transmettre l’amour reçu par ceux qui nous ont donné la vie. Carey Price a peut-être compris que le hockey est, après tout, bien secondaire dans la vie. Mais réaliser une telle chose à Montréal, ce n’est pas comme le faire à Phoenix ou à Sun Rise en Floride. Ne plus vouloir jouer au hockey quand on occupe la position la plus prestigieuse au Québec, c’est-à-dire être gardien de but pour le Canadien de Montréal, on parle d’une tout autre paire de manches.

Imaginez si Roger Clemens n’avait plus voulu lancer pour les Yankees, si Dak Prescott renonçait à son poste de quart-arrière pour les Cowboys, dans quelques années, sans avoir tenu sa promesse de rapatrier le Trophée Vince Lombardi à Dallas ? On parlerait de haute-trahison, de crachat sur la main nourricière et tout ce qui vient avec. Déserter une équipe qui condense à elle seule l’imaginaire national d’un peuple, c’est se jeter dans un vide terrifiant où la raison et la cruauté triomphent toujours de la dignité et de la gratitude pour services rendus. Carey Price est-il au fait de cela ? S’il a eu de moindres doutes sur sa volonté de jouer au hockey pour les huit prochaines, pourquoi avoir conclu le contrat le plus lucratif dans l’histoire du Club de hockey Canadien ? Où avait-il la tête ?

Mais Carey Price est un homme doté d’une grande intelligence. On le décrit souvent comme un «intellectuel de sa profession». Mais parfois, c’est à se demander s’il comprend son rôle dans l’imaginaire québécois à sa pleine mesure ? À titre de partisan du Canadien depuis l’enfance qui rêvait un jour de porter les jambières et l’uniforme de son idole Patrick Roy, comment ne peut-il pas reconnaître l’intensité du lien entre le peuple québécois et le gardien de but du Canadien de Montréal, entre la classe journalistique et le joueur de concession de la Sainte-Flanelle ? Sa tête est-elle à ce point ailleurs ? Un sort regrettable attend les joueurs vedettes du Canadien qui ne jouent pas avec le feu des ancêtres, qui ne laissent pas envahir par le souffle des spectres qui semblent restés enfermés dans les gradins disparus de l’Ancien Forum.

Car, à Montréal, ne médite pas sur la glace qui veut. Pour le faire, il faut souvent verser de son sang, rompre des os et même payer de sa vie, parfois. Carey Price a déjà sacrifié de ses dents, son genou et tant d’autres muscles pour le triomphe du Tricolore, mais aux yeux d’une grande majorité de partisans témoins des années glorieuses, il lui manquera toujours une chose primordiale pour entrer dans la légende : une bague de la Coupe Stanley. Et je suis le premier à le défendre à ce chapitre. Dans le hockey du 21e siècle, Carey Price ne peut réaliser les exploits de Patrick Roy, en 1993. Pour remporter une Coupe Stanley, il est désormais impératif de présenter un alignement des plus équilibrés. Et pour se faire, une équipe de la LNH se doit de passer par un processus de reconstruction bien planifié. Et si jamais l’indolence des derniers mois de Carey Price était l’expression du même désespoir qui afflige les partisans du Canadien devant le refus catégorique du Canadien d’accomplir le nécessaire pour que défile une 25e Coupe Stanley dans les rues de Montréal, je me demande tout de même ce qu’il fait encore ici.

 

Crédit photo : RDS

 

 

 

Vincent Filteau est né à Saint-Jean-sur-Richelieu en 1991. Poète, essayiste et journaliste, il a publié dans plusieurs revues et collectifs, depuis une dizaine d’années. Il est (surtout) un passionné du sport.

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Written by Vincent Filteau

Vincent Filteau est né à Saint-Jean-sur-Richelieu en 1991. Poète, essayiste et journaliste, il a publié dans plusieurs revues et collectifs, depuis une dizaine d’années. Il est (surtout) un passionné du sport.

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