Je déteste les Golden Knights de Las Vegas | Vincent Filteau

La Première Ronde se dissocie complètement des propos tenus par son chroniqueur, Vincent Filteau. Cependant, elle tient tout de même à honorer sa mission de promouvoir l’aspect littéraire, culturel et politique du sport professionnel à travers des textes qui sortent du cadre éditorial prescrit par les médias dominants. Nous jugeons que l’existence d’une parole contraire à la pensée commune est nécessaire, voire essentielle, dans l’état actuel du journalisme sportif québécois.

 

Ce qui aurait été une boutade l’an dernier à pareille date s’est réalisé cet après-midi : les Golden Knights, la création anomale de Gary Bettman, se retrouve en finale de la Coupe Stanley. Pour la deuxième fois dans l’histoire de la LNH, une équipe d’expansion participera à une série de championnat, dans l’année même de son entrée dans le circuit. Et si on suit le mot d’ordre de notre chapelle jovialiste présidée par Dave Morissette et Michel Bergeron, le monon’c brandy sans brandy des soirées Coca-Cola de TVA Sports, l’heure est à la grande fête. Nous assistons à un moment unique de l’histoire du sport, à un apax inoffensif qui vient tout simplement conjurer provisoirement la déprime entourant la chute interminable du Canadien de Montréal vers les récifs de la médiocrité. Et ne venez surtout pas casser le party des nouveaux partisans des Golden Knights du Québec, ce non-pays de l’«amnésie héréditaire» subissant une longue suite de mutations – plus terrifiantes les unes que les autres – dans la salle d’attente de l’Histoire, à l’image des Promenades Saint-Bruno que l’on rénove tous les dix ans, question de changer le mal de place. Car, voici le seul besoin du colonisé québécois au 21esiècle : déménager sa douleur, en faire l’estampe symbolique de son passeport de citoyen du monde, s’abolir dans la torpeur des fuseaux horaires et l’accent français meurtri d’Eugénie Bouchard. Peu importe avec qui, avec quoi. En 2018, ce sont les Golden Knights de «Veguuussse» qui tiennent le rôle de rédempteurs pharmacologiques de notre condition d’humiliés sans mémoire.

En vérité, je m’explique mal cette adhésion spontanée, du moins je la juge irrecevable, indigne d’exister. D’un autre côté, je ne devrais pas me surprendre. Nous sommes assurément le seul peuple qui s’affectionne pour autant d’équipes autres que la sienne. Tout au long des présentes séries éliminatoires, les vendeurs de chars de TVA Sports déguisés en commentateurs sportifs nous ont fait visité le domicile de familles québécoises qui appuyaient tour à tour les Penguins de Pittsburgh, le Lightning de Tampa Bay, les Sharks de San Jose, les Jets de Winnipeg, les Capitals de Washington et, surtout, les Golden Knights de Vegas. Un pareil spectacle serait inconcevable dans le Massachusetts ou le Wisconsin. Là-bas, au baseball, on prend pour les Red Sox et les Brewers ; au football, on appuie les Patriots et les Packers, point final. Appuyer un autre club que l’équipe locale relève de l’hérésie pure. Mais le Québécois du 21esiècle ne croit plus à l’enracinement. Il souhaite plutôt se déclouer de son propre sol, flotter invariablement en état d’apesanteur dans les limbes de l’histoire, tout mettre en œuvre pour se désâmer, pratiquer la plus petite forme de renoncement de soi possible, non celle du sacrifice de soi pour une cause qui le dépasse, dans un élan de transcendance révolue, mais plutôt celle de sa disparition consentie. Tout cela en portant une casquette des Golden Knights, ces nouveau-nés qui incarnent ce que cherche désespérément le Québécois : du changement. À ce titre, pour lui, les Golden Knights sont au hockey ce que la Coalition Avenir Québec est à la politique. Je vois très bien François Legault troquer son gilet du Canadien pour celui des Knights, une équipe-cendrillon menée par un p’tit gars de cheuuu-nouuuu, Marc-André-Fleury, pas vous ?

Mais là, les mouches commencent déjà à tomber. On me prépare peut-être déjà la potence construite un dimanche après-midi par Mario Dumont et Luc Lavoie, pendant que Lise Ravary passe son Harley à la cire dans le driveway. «Un autre p’tit crisse d’intellectuel nationaleux qui vient nous chier su’a tête, qui souhaite vivre comme au temps de Lionel Groulx et la pureté de la race !», marmonne le mitrailleur des cadets des Forces Canadiennes, sa bouche toute vibrante de salive gutturale. Comme le rappelle Bruce Bégout, dans son magnifique Zéropolis, «toute personne qui compte écrire sur Las Vegas court le grave risque d’apparaître comme le trouble-fête qui, au milieu de la célébration, interrompt les rires et les danses, pour prononcer un discours qui semblera toujours trop insipide en comparaison de l’atmosphère festive». On pourrait même dire «quiconque écrit au Québec», mais on m’accusera probablement d’exagérer, comme toujours. Cela dit, je considère que Las Vegas est la métonymie absolue de notre désoeuvrement, la forme abrégée et incandescente de l’insignifiance à laquelle la civilisation occidentale arrime son naufrage depuis la Chute du Mur de Berlin. Là où elle voyait sa rédemption, son repos démocratique fait de guichets automatiques et de boutiques Apple dans les rues de Moscou ou de Bagdad, se trouve désormais un Las Vegas métastasique. Je vois Las Vegas dans les baptêmes de boisson Monster qui inondent le stationnement d’un Couche-Tard à Saint-Césaire, dans les faux-totons révulsés du Beach Club où se vautre le Lénine des douchebags, Olivier Primeau. Je vois Las Vegas dans les torches à gaz propane qui brûlent jour et nuit sur la terrasse du restaurant sportif de ma ville natale, dans les spots de concessionnaires automobiles qui nous aveuglent jusqu’au matin. Pour être franc, je sais que Las Vegas ronge mon âme, tout comme la vôtre.

«À dire la vérité, comme l’écrit Bégout, je crois que devant n’importe quelle objection, je persisterai : Las Vegas n’est rien d’autre que notre horizon urbain. Ce qui s’est mis en place dans le désert de Mojave, la superpuissance de l’entertainment qui dicte le cours de la vie, l’organisation de la ville en fonction des galeries marchandes et des parcs d’attractions, l’animation permanente qui règne jour et nuit dans les rues et les allées couvertes, l’architecture thématique qui mélange séduction commerciale et imaginaire enfantin, la soumission suave des citadins par un opium spectaculaire et télévisuel (puisque les hotels-casino de Las Vegas équivalent à la représentation des shows télé sous forme tridimensionnelle), nous connaissons déjà tout cela et allons être amenés à le vivre de manière plus habituelle encore. La culture consumériste et ludique qui a transformé Las Vegas depuis près de trente ans gagne chaque jour plus de terrain dans notre rapport quotidien à la ville, où que nous vivions : Paris, Le Cap, Tokyo, Sao Paulo, Moscou. Nous sommes tous des habitants de Las Vegas, à quelque distance que nous nous trouvions du sud du Nevada. Son nom n’est plus qu’un fantasme. Elle vit dans nos têtes, s’exprime dans nos gestes ordinaires». Nous sommes tous des habitants de Las Vegas, car le monde n’est plus qu’un fantôme. Un mauvais souvenir de lui-même. Nous sommes à Las Vegas comme en maison de transition, un va-et-vient incessant où la notion même de demeure est retranchée à sa caducité absolue. N’habitons-nous plus que le décor des publicités, l’illusion rassurante des catalogues de design intérieur, le refuge imaginaire au désastre qui nous attend tout un chacun. Le rêve américain, auquel les Golden Knights souhaitent nous faire adhérer pour une dernière fois, n’est rien d’autre que la résurrection décharnée de cette utopie consumériste manquée, une résurrection qui tourne à vide comme un Christ délivré de sa croix, enfermé à double tour dans le cycle délicat d’une machine-à-laver en marche jusqu’à la fin des temps. N’est-ce pas cela la meilleure image pour décrire la mort de l’Histoire ?

La mort de l’Histoire, c’est aussi deux inconnus qui fourrent dans une toilette de Cage aux Sports, entre un match des Golden Knights et un gala de la UFC, disons la copie carbone d’une greluche de la série Barmaids et le modèle X-3472NH de Steve Bossé, reproductible à l’infini comme un Ford F-150.  Je parle de cette grâce unique que le sport nous accorde le samedi soir, l’éclat d’amour d’une nuit capable de nous faire oublier que la mort nous attend tous, qu’au fond Las Vegas ne peut rien pour nous. Car, n’est-ce pas cela le pathos des Golden Knights, cette permission de croire à nouveau aux miracles ? De voir le scénario d’un documentaire de ESPN 30 for 30 s’écrire sous nos yeux, dans la lumière rouge des verres Budweiser, chaque seconde de jeu est le prolongement d’une télé-réalité sans script, la rédemption des Underdogs qui nous emporte au bord des larmes, comme dans cette scène des Remplaçants où toute l’équipe passe une nuit en prison, mais reprend espoir en dansant sous le chant baptiste de Gloria Gaynor, I Will Survive. Pour ma part, je n’ai jamais pleuré durant cette scène, mais je sais que les partisans temporaires des Golden Knights l’ont fait. Et n’allez pas croire que je me place au-dessus de ces gens. D’autres mythes du complexe militaro-industriel américain me porte au bord des larmes, simplement pas ceux de Vegas. Après tout, je suis un partisan des Patriots de la Nouvelle-Angleterre, un adorateur de son Captain America ultraconservateur, je suis ému quand je regarde le programme spécial du Thanksgiving de la NFL de Fox Sports, diffusé sur un porte-avions de l’armée américaine à Annapolis. Comme vous tous, je suis une contradiction vivante, mais cela ne m’empêche pas de voir la mort partout. Elle gît dans mes rêves, dans ceux de l’Amérique, dans une station-service sur le bord du Chemin des Patriotes à trois heures du matin, dans les larmes d’une danseuse à qui la DPJ vient de retirer la garde son fils et qui doit quand même aller sucer Jean-Pierre dans une cabine.

Mais après tout, pourquoi vous entretenir de tout cela ? Les Golden Knights ne sont-ils pas là pour nous empêcher de songer à l’abysse mélancolique au-dessus duquel est suspendue la superpuissance amnésique du divertissement ? L’équipe de Las Vegas n’est rien d’autre qu’une tentative mercantile de plus pour s’abolir dans une instantanéité pure, une absence totale de mémoire, qui nous sort une fois pour toute de la catastrophe du réel. Comment se surprendre alors qu’un peuple colonisé comme celui du Québec – cette communauté d’Elvis Gratton qui souhaitent entonner Viva Las Vegas jusqu’à la défiguration – se rallient massivement aux Golden Knights ? Je ne joue pas au stupéfait, ici, mais promettez- moi une chose, cependant. Quand Marc-André Fleury soulèvera la Coupe Stanley d’ici quelques semaines, à ce moment précis, fermez-les yeux pendant de longues minutes et apprivoisez l’obscurité qui vous constitue : ceci sera votre dernier souvenir de notre siècle.

 

Vincent Filteau est né à Saint-Jean-sur-Richelieu en 1991. Poète, essayiste et journaliste, il a publié dans plusieurs revues et collectifs, depuis une dizaine d’années. Il est (surtout) un passionné du sport.

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3 Comments
Written by Vincent Filteau

Vincent Filteau est né à Saint-Jean-sur-Richelieu en 1991. Poète, essayiste et journaliste, il a publié dans plusieurs revues et collectifs, depuis une dizaine d’années. Il est (surtout) un passionné du sport.

3 comments on “Je déteste les Golden Knights de Las Vegas | Vincent Filteau

  1. En nomination pour l’article de l’année. Ce texte est un chef d’oeuvre métaphorique à propos de pa société québécoise. Merci pour le bon moment à le lire, même si j’ai ris jaune

  2. Michel Pauzé

    Super analyse. je partage tout (incluant mon support indéfectible aux Patriots) , sauf une chose; Go Ovechkin Go !

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