NFL : la grève de Melvin Gordon et Ezekiel Elliott | Vincent Filteau

Les porteurs de ballon Melvin Gordon et Ezekiel Elliott ont tous les deux choisi de se tenir à l’écart de leurs équipes respectives durant le camp d’entraînement afin d’établir un rapport de force qui leur permettrait de conclure une entente lucrative à long terme. Si tous les joueurs de la NFL sont soumis aux mêmes contraintes contractuelles en vertu de la présente convention collective, il va sans dire qu’ils ne sont pas affectés de la même manière dans leurs négociations en raison de la position à laquelle ils évoluent.En raison de la nature même de la position et de ses exigences physiques sur le terrain, un porteur de ballon ne peut espérer jouer à un haut niveau aussi longtemps qu’un quart-arrière ou un même un receveur de passe.

De nombreuses statistiques avancées stipulent que les porteurs de ballon connaissent, de manière générale, un déclin considérable dans leurs aptitudes physiques générales – rapidité, explosivité, agilité, souplesse des hanches – peu de temps après l’échéance de leur contrat recrue. Cette situation est d’autant plus commune chez les porteurs de ballon issus de la meilleure conférence du football collégial, la SEC (South Eastern Conference), où le niveau de talent et de contact physique cause de l’usure prématurée. On le remarque notamment avec deux porteurs ballon anciennement alignés avec les Bulldogs de Georgia, Todd Gurley et Sony Michel qui traînent des blessures au genou subies lors de leurs années dans la NCAA. À 24 ans,  la carrière de Todd Gurley est sérieusement compromise par des problèmes d’arthrite au genou, après avoir conclu une entente de 4 saisons moyennant un salaire annuel de 14.375 M$.

Alors que nous ne verrons probablement plus jamais de contrat à long terme comme celui qu’avait obtenu Adrian Peterson avec les Vikings en 2011 (86.28M$/6 ans), le contrat de Todd Gurley justifie la réticence des propriétaires à consentir des contrats à long terme à des porteurs de ballon, aussi talentueux et explosifs soient-ils. La déclaration incendiaire de Jerry Jones la semaine dernière («You don’t need a leading rusher to win a Super Bowl») traduit une volonté de renverser la vapeur dans le processus de négociation des contrats de porteur de ballon élite, tel qu’il prend forme depuis quelques années. Le propriétaire des Cowboys est un fin renard qui a observé toutes les tendances contractuelles et spéculatives dans les rapports entre la part patronale et les joueurs, au cours des 30 dernières années. Il est prêt à se rendre au bâton pour les propriétaires afin que ceux-ci puissent s’entendre avec des porteurs de ballon en fonction de leur valeur réelle. C’est d’ailleurs ce que fait Bill Belichick depuis qu’il a acquis le poste de directeur-général des Patriots de la Nouvelle-Angleterre. La déclaration de Jerry Jones se voulait par le fait même une forme d’approbation de la Patriot Way, puisque leur porteur de ballon recru Sonny Michel a inscrit le seul touché du Super Bowl en février dernier.

 


De leur côté, les Cowboys possèdent déjà une ligne offensive élite qui permettrait à n’importe quel porteur de ballon compétent de connaître du succès en cas de blessure ou même de transaction pour Ezekiel Elliott. (Souvenons-nous de la saison 2014 de DeMarco Murray et ses 1845 verges au sol.) Ils ont repêché deux porteurs de ballon en avril – Tony Pollard (choix de 4eronde) et Mike Weber Jr. (7eronde) – tout en rapatriant Alfred Morris qui avait agi à titre de porteur de ballon réserviste derrière Ezekiel Elliott lors des 6 matchs de suspension de ce dernier en 2017. Si Elliott représente encore à ce jour la pierre angulaire de l’attaque des Cowboys, cela révèle plutôt une faiblesse majeure de leur alignement : l’inconstance de Dak Prescott. Et cela, la famille Jones l’a compris. De plus, il s’avère pratiquement impossible de remporter un Super Bowl en 2019 sans pouvoir compter sur les services d’un quart-arrière de premier plan. Malgré qu’il soit l’un des quarts-arrière les plus victorieux depuis son entrée dans la NFL, Dak Prescott n’impressionne personne par ses prises de décision, la précision de ses passes et par ses performances ordinaires en séries éliminatoires. Les aficionadosd’Ezekiel Elliott utilisent d’ailleurs cet argument sans relâche pour justifier l’apport essentiel de ce dernier dans l’effort offensif des Cowboys. Combien de fois avez-vous entendu un partisan des Cowboys déclarer ceci : «Dak a besoin de Zeke pour gagner des matchs» ?

Cela dit, il ne s’agit pas d’une raison valable pour bâtir une attaque autour d’un seul porteur de ballon qui commandera le plus haut salaire de l’équipe. La solution qui a fait ses preuves demeure la même : un comité de porteurs de ballon recrus qui représentera toujours une dépense inférieure à celle d’un contrat digne des meilleures années d’Adrian Peterson avec les Vikings ou du contrat actuel de Todd Gurley que les Rams regrettent amèrement. Nous assistons à une nouvelle ère pour les porteurs de ballon, celle de leur interchangeabilité. Le circuit collégial américain regorge de porteurs de ballon talentueux et compétents qui peuvent faire une différence, dès leur entrée dans la NFL. Les exemples sont nombreux : Philip Lindsay, Sonny Michel, Kerryon Johnson, James Conner, Alvin Kamara, Kareem Hunt, etc. Les Cowboys ont la chance de réaliser possiblement une autre transaction à la Herschel Walker en plaçant Ezekiel Elliott sur le marché. Ils doivent la saisir. La valeur d’Elliott ne sera jamais supérieure à celle qu’il possède présentement.

Et cette réalité n’aidera en rien la cause de Melvin Gordon, un des bons porteurs de ballon de la NFL, qui réclame aujourd’hui une transaction. La vedette des Chargers est âgée de 26 ans et entrera prochainement dans un déclin inévitable. L’idée de lui accorder un contrat de 5 ou 6 ans qui environnerait les 15 M$ annuellement est tout simplement contre-intuitive. Cela représente un risque qu’aucun prétendant au Super Bowl, avec une gestion serrée de son plafond salarial, ne peut s’offrir. Après tout, les Chargers devront prochainement s’entendre avec Joey Bosa et Derwin James, sans oublier que les salaires de Keenan Allen (11.9M$), Melvin Ingram (19.65M$), Russell Okung (15.5M$), Casey Hayward (10 M$) et Philip Rivers (21M$) mobilisent à eux seuls 78 M$ par année sur la masse des Chargers. Melvin Gordon devient par le fait même un risque les Chargers ne peuvent tout simplement pas s’offrir.

 

Au même titre, les Cowboys devront s’entendre bientôt avec Dak Prescott, Amari Cooper, Leighton Vander Esch et Jaylon Smith, sans compter le contrat monstre accordé à DeMarcus Lawrence durant l’entre-saison (5 ans, 105 M$ – moyenne annuelle de 21 M$) qui prendra fin quand ce dernier aura 32 ans. En offrant une telle entente à DeMarcus Lawrence, les Cowboys se sont obligés à laisser partir l’une de leurs vedettes montantes. Que ce soit Dak Prescott, Ezekiel Elliott, Amari Cooper, Vander Esh ou Jaylon Smith, la décision que prendra le clan Jones aura une conséquence immédiate sur la manière dont ils devront bâtir les Cowboys pour l’avenir. Alors qu’ils ont entre les mains les pièces nécessaires pour devenir l’une des meilleures défensives de la NFL, il est beaucoup plus facile de remplacer un porteur de ballon de haut niveau que les pass-rushers redoutables que deviennent Leighton Vander Esch et Jaylon Smith.

À court terme, s’assurer les services de Zeke peut s’avérer une bonne option, mais si les Cowboys souhaitent prendre le contrôle de la section Est de la NFC pour plusieurs années (c’est le moment idéal pour le faire), ils doivent privilégier leur défensive et obtenir des choix de repêchage de valeur en retour d’Ezekiel Elliott qui leur permettront de mieux respirer financièrement en essayant de remporter un premier Super Bowl depuis 1995.

 

Crédit photo : Sports Illustrated

 

 

 

 

Vincent Filteau est né à Saint-Jean-sur-Richelieu en 1991. Poète, essayiste et journaliste, il a publié dans plusieurs revues et collectifs, depuis une dizaine d’années. Il est (surtout) un passionné du sport.

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Written by Vincent Filteau

Vincent Filteau est né à Saint-Jean-sur-Richelieu en 1991. Poète, essayiste et journaliste, il a publié dans plusieurs revues et collectifs, depuis une dizaine d’années. Il est (surtout) un passionné du sport.

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