Baseball Elegy : le dépisteur du Wyoming | Vincent Filteau

 

Depuis plusieurs mois, je suis hanté par un personnage fictif, un dépisteur de baseball du Wyoming du nom de Joe Brown. Cet homme n’est pas tant une invention de mon esprit qu’une apparition qui me pourchasse jusque dans les replis de mon quotidien. Joe Brown est entré dans ma vie au début du calendrier 2018 des ligues majeures. En revenant du domicile de mes beaux-parents dans le Quartier Laflèche de Longueuil, j’ai aperçu un vieil homme lisant un roman policier sur son balcon, tout en écoutant un match de baseball sur les ondes AM en provenance de la Nouvelle-Angleterre, du Vermont plus précisément. Je sais cela parce que je fus stupéfait par la vision de cet homme directement sorti des années 1950, assis sur le balcon de sa maison de banlieue nord-américaine, le modèle que l’on offrait aux vétérans de la Deuxième Guerre mondiale et de la Guerre de Corée, au début de la seconde moitié du 20esiècle. Au point tel où ma voiture demeura immobile pendant de longues minutes à l’arrêt situé devant son domicile. Je regardais l’homme lire, sa casquette de camionneur et sa chemise de flanelle bien enfoncée dans ses Levi’s bleu ciel. Pour entrer en contact avec lui sans le déranger, j’ai moi aussi syntonisé le poste 960 AM sur la radio. Cela tombait bien. Pour les rares fois où cela se produit, je n’étais pas devant le téléviseur pour regarder les Red Sox et l’idée de connaître le pointage du match s’imposait naturellement. En sixième manche, les Sox possédaient déjà une avance de trois points sur les A’s d’Oakland quand Mitch Moreland propulsa une longue balle au-dessus du monstre vert, un Grand chelem, de surcroît, qui venait par le fait même scier les jambes des hommes aux uniformes vert forêt. Joe Brown n’eut aucune réaction, sinon celle d’un poing crispé témoignant de sa joie retenue. Devant moi se trouvait un homme d’une autre époque, cette espèce en voie de disparition des patriarches silencieux nés durant la Grande Dépression, des Gary Cooper sans gloire qui, après une vie consacrée à une multinationale comme Ford ou General Electric, n’avaient pour récompense que la tranquillité d’un balcon de banlieue, des matchs de baseball à la radio et, pour les plus chanceux, une femme adorée toujours vivante pour les accompagner dans le dernier chapitre de leur existence. Or, Joe Brown n’était pas de ceux-là. Toutes les fois où je suis passé devant chez-lui, il était seul avec ses livres et la voix rauque de Joe Castiglione. Peut-être était-il veuf depuis longtemps, peut-être avait-il préféré le sort des vieux garçons, après une vie passée sur la route, qui sait ?

Au départ, je souhaitais écrire une suite de poèmes à propos de Joe Brown qui s’intitulerait «Le dépisteur du Wyoming», l’histoire d’un homme qui aurait tout perdu par amour pour le baseball. Comme dans toute bonne histoire de scout, il y aurait le syndrome du sauveur, un jeune lanceur prometteur – le prochain Sandy Koufax – à réchapper d’un destin tragique : problème d’alcool, chagrin d’amour, une blessure sévère, etc. Après n’avoir trouvé aucune idée originale, j’ai pris la sage décision d’abandonner le projet et de laisser cette idée mûrir encore un peu. Joe Brown, lui, a refusé de me quitter, sans jamais s’approcher de moi, bien assis sur son balcon, pris entre la narration d’un roman de Craig Johnson et celle d’un match des Red Sox, le dimanche d’après-midi. J’ai pris du temps à écrire sur ce sport, mon sport, celui que j’ai pratiqué pendant dix ans. Même si je suis demeuré un fidèle de l’«église du baseball», bien après avoir accroché mon gant, j’ai pris du temps à lui accorder l’espace qu’il a désormais dans ma vie, c’est-à-dire une importance certainement démesurée qui s’apparente aux obsessions juvéniles de l’enfance tardive. Or, je me fais vieux, je ne joue plus au baseball depuis aussi longtemps que j’ai pratiqué ce sport et, puisque j’ai troqué mon équipement de receveur pour l’écriture, je ne peux passer le reste de mes jours à regarder des matchs de balle sans trouver le moyen de transformer ce temps perdu en matière littéraire.

Et puis Joe Brown est arrivé dans le décor, ce dépisteur du Wyoming exilé dans un bungalow de Longueuil qui, à lui seul, incarnerait toutes mes visions de l’Amérique, celles dont j’ai besoin pour écrire : le cowboy sans cheval, la communauté rurale, la gloire d’après-guerre, la nostalgie pastorale du 20esiècle et j’en passe. Mais on n’approche pas un homme qui garde probablement son domicile avec un douze dans le garde-robe de sa chambre, comme on veut. Encore moins, un homme du Wyoming qui ne prononce jamais un mot de trop. Une espèce de Clint Eastwood encore moins loquace que dans Trouble with the curve. Il faut le prendre autrement, l’attendre au détour de sa marche quotidienne, à six heures le matin, ne jamais le laisser vous surprendre en train de l’épier. Je regarde donc beaucoup de baseball, je lis tout ce que je peux sur le baseball des années 1950, la voix de Connie Francis et la tristesse de Patsy Cline m’accompagnent partout où ma vieille Honda me conduit, et parfois je croise le regard de Joe Brown, son visage dur, c’est-à-dire cette rencontre parfaite entre Tom Landry et Ted Williams, deux hommes qui, contrairement à John Wayne, ont véritablement fait la guerre. Je suis convaincu que Joe Brown est lui aussi un survivant de l’armée, que son silence est celui de tous ces hommes qui sont revenus bègues en Amérique, dans une terre d’abondance épargnée des horreurs du nazisme et des tranchées de la Corée. Leur expérience de la guerre est profondément intraduisible, elle ne rejoindra jamais le monde dans lequel le commun des mortels poursuit sa route. Toutefois, quand je regarde Joe Brown écouter son baseball, je sais que, bien malgré lui, sans le savoir, surtout, il est en train de nous raconter quelque chose.

L’écrivain est un peu comme un dépisteur, c’est-à-dire un traducteur des intentions du corps, du langage messianique, de ses promesses. Sa position dans l’Histoire et dans le réel est celle d’un retrait, d’une distance infranchissable entre le cours des choses et le regard de Dieu. Tout comme le dépisteur, l’écrivain est un témoin, un homme qui tient un inventaire bien précis, celui qui écrit dans son carnet noir. Son métier repose sur une forme de voyance unique : il doit voir ce que les autres ne voient pas, sinon sa raison d’exister est plutôt vaine. D’une certaine manière, le dépisteur et l’écrivain sont des fantômes vivants de l’Amérique. Laissez-moi m’expliquer : ils sont davantage une présence, une voix singulière, une force tranquille que des acteurs radieux du baseball ; ils sont l’antithèse du poster boyqu’ils observent comme des oiseaux rares du désert. Ils doivent renoncer à apparaître aux communs des mortels pour exercer leur métier à sa pleine mesure. Ils appartiennent à l’espèce menacée des hommes qui errent dans ce continent, à la recherche d’une épiphanie qui pourra les sauver de la mélancolie d’aimer un sport que plus personne ou presque, sinon ses quelques fidèles, n’apprécie à sa juste valeur. Les gens ne se reconnaissent plus dans le baseball, ce sport, ou cet «art du temps» devrais-je dire, qui se pose en contradiction avec notre époque où disparaît peu à peu la recherche de la lenteur, la patience avec laquelle les ancêtres ont fait le monde, c’est-à-dire cette idée que tout ne nous est pas immédiatement donné ou dû, surtout. Au baseball, comme autrefois, il faut mériter son épiphanie, se soumettre à une autorité bien étrange : celle du temps qui reprend ses droits sur l’impatience des hommes. Il est nécessaire de passer de longues heures à attendre – certains, comme Stephen King, trichent en lisant un livre – afin que la grâce du baseball se révèle, parfois pour une dizaine de secondes seulement, aux dizaines de milliers de partisans réunis Fenway Park ou Safeco Field, disons. En fait, je ne devrais pas citer le Fenway en exemple puisqu’il s’agit du dernier stade, avec le Wrigley Field, où l’enchantement de se retrouver dans les années 1920 dure tout au long des neuf manches de jeu. Or, partout ailleurs il faut attendre. Et non seulement cette capacité, mais cette affection pour l’ennui, se font de plus en plus rare. Elles étaient inhérentes à l’âme des femmes et des hommes de la génération de Joe Brown, mais aujourd’hui, malheureusement, plus personne n’a de temps à perdre. Le baseball exige précisément cette chose, un don, en fait, celui de votre temps. Il vous demande de lui offrir de nombreuses heures précieuses de votre vie.

Cela me fait penser à cette séquence d’ouverture de la deuxième partie de la dixième manche du documentaire Baseball de Ken Burns, dans lequel le journaliste sportif bostonnais Mike Barnicle s’interroge sur ce qu’il aurait accompli, s’il n’avait passé tout ce temps à regarder des matchs des Red Sox : «Parfois, je m’assois près de la fenêtre de mon bureau et je me demande : Qu’aurais-je fait de ma vie, si je n’avais pas passé tout ce temps avec les Red Sox ? Peut-être aurais-je terminé ce roman sur lequel je travaille depuis 25 ans, peut-être aurais-je tout simplement fait autre chose. Mais, au fond, tout ce temps à regarder les Red Sox s’apparente à celui que l’on prend pour élever nos enfants. Il faut se dire : si j’ai bien élevé mes enfants et qu’ils m’aiment, surtout, quand je ne serai plus de ce monde, ils ne se diront pas, son article d’octobre 1972 était décidément son meilleur, ils penseront plutôt aux momentsqui ont fait votre relation avec eux, le temps qu’ils ont passé avec vous, leur père. C’est ainsi que je conçois mon temps passé avec les Red Sox. C’est exactement cela : le temps que j’ai passé avec les Red Sox[1]». Cette forme de souvenirs est l’antithèse même de la mémoire, telle que la reconfigure de la technologie ultravancée du 21esiècle. Elle demande un renoncement, un effacement absolu. La communauté temporaire des partisans de baseball réunis dans un stade est constituée de milliers de personnes qui renoncent à leur singularité propre afin de se transformer en seule et même clameur qui n’existe que pour une seule raison : insuffler de la force aux hommes sur le terrain qui portent l’uniforme auquel chacun s’identifie. Cette idée de la communauté représente la contradiction d’Instagram qui élève la souveraineté de l’individu et l’amour propre à un degré de narcissisme qui détruit l’idée même du commun, de partager le temps avec des gens que vous ne reverrez jamais.

Au baseball, on ne peut jamais affirmer : je suis le seul sujet de mon histoire. Au contraire, mon histoire n’est que le fragment d’une réalité cosmique beaucoup plus grande que mon orgueil et mes déceptions quotidiennes, où la balle fait figure de justice existentielle : tout ne t’appartient pas, nous dit-elle. Après tout, dans la même veine, c’est le seul sport où on se partage le terrain, où il n’y pas de zone adverse à proprement parler. Et pourtant, le but premier de ce jeu est de rentrer sain et sauf à la maison. Or, cette maison est ouverte à tous les vents et les êtres qui cherchent un refuge contre l’angoisse d’appartenir à une époque qui nous envoie de nombreux signes que la fin des temps approche, qu’elle est déjà parmi nous. En fait, le baseball nous permet d’échapper à cette fatalité, puisque lui-même est déjà dépassé, enfermé dans les limbes temporels d’un autre siècle, d’un monde révolu depuis longtemps. Il s’est produit une chose curieuse à la fin des années 1950. Le baseball n’était plus le sport favori des Américains, qui lui préféraient désormais le football et sa messe dominicale. Tranquillement, Joe DiMaggio a laissé sa place à Joe Namath, Willie Mays a cédé la sienne à Jerry Rice. Il faut croire que le football correspondait davantage aux aspirations du rêve américain et à la gloire de la superpuissance militaro-industrielle des États-Unis, reléguant du même coup le baseball au souvenir des années 1940, à cette année où Ted Williams frappa pour .406, juste avant de s’enrôler comme pilote de guerre. Le baseball est, depuis, captif de cette époque.

Joe Brown, lui, se souvient de ce temps. Il refuse de le laisser se décomposer. Pour une raison que j’ignore encore, il a quitté le Wyoming pour finir ses jours dans un bungalow de Longueuil, un endroit où personne ne le connaît, où personne ne lui parle, sinon la caissière du supermarché qui le salue timidement quand il vient acheter les quelques victuailles, toujours les mêmes, qui constitue la base de son alimentation de septuagénaire esseulé : pain blanc, café Folgers, margarine, biscuits soda, conserves de soupe Campbell et quelques fruits. Quand il retourne chez-lui dans son vieux pick-up vert forêt, Joe Brown pense à la première fois où il a vu lancer Nolan Ryan, dans un petit bled de l’Arkansas. Il travaillait, à ce moment, pour une équipe d’expansion, les Colt.45 de Houston qui venaient tout juste de changer de nom pour les Astros. En 1965, il avait supplié ses patrons de repêcher Ryan qui lui préfèrent plutôt un certain Gary Gentry. Ce dernier ne disputa jamais un seul match avec les Astros et rejoignit, ironie du sort, Nolan Ryan et les Mets, en 1969, qui remportèrent la Série mondiale, cette année-là. Sa carrière fut notamment celle d’un rendez-vous manqué avec Ryan. Quand Ryan arriva enfin avec les Astros en 1980, Joe Brown était maintenant à l’emploi des Rangers du Texas.

Vous connaissez la suite : quand Nolan Ryan devint un joueur des Rangers, en 1989, Joe Brown parcourait les petites villes d’Amérique pour une autre organisation du baseball majeur, les Cubs de Chicago. Il se contentait de regarder Ryan terroriser les frappeurs adverses dans des petits restaurants de bord de route, en buvant du café noir, se disant qu’on ne verrait plus jamais un tel phénomène sur un monticule des majeures. En 1995, contre toute attente, Joe Brown accepta de devenir le dépisteur d’une autre équipe d’expansion, les Rockies du Colorado, ce qui lui permit de retrouver son Wyoming natal, jusqu’à sa retraite en 2001. Quelques années, il déménagea au Québec, laissant derrière lui sa réputation et ses enfants, déjà vieux eux aussi, acceptant ainsi le seul destin qu’il connaissait, celui des fantômes du baseball. Ici, personne ne le reconnaît, sauf moi. Je suis devenu le dépisteur de son errance, c’est-à-dire du silence d’un homme resté pris dans les années 1950 et le regret de n’avoir pu repêcher Nolan Ryan. Stationné près d’un poteau électrique, je regarde Joe Brown lire ses romans policiers, alors que l’obscurité tombe sur les rues désertes de La Flèche. À la radio, les Red Sox tirent de l’arrière 2-0. Des phalènes tournent autour du bulbe de lampadaire devant sa maison. De temps en temps, une Civic passe en trombe devant la maison du dépisteur, faisant rugir un moteur épuisé par des adolescents qui souhaitent «battre leur char». Le vieil homme ne réagit pas à l’insolence des mauvais garçons du quartier. Quand le match de baseball se termine, Joe Brown ferme sa radio, il se verse une dernière tasse de café et regarde les photos encadrées dans sa cuisine : les plaines du Wyoming couverte d’une fine neige, une route rurale où ne croirait jamais tomber sur un terrain de baseball. Or, là où se trouve un morceau de terre délaissé, ce sport peut s’enraciner et devenir une clairière de légendes.

L’anthropologue Bernard Arcand, dans l’un de ses essais sur le baseball, s’imaginait qu’un jour des extraterrestres visiteraient la terre, des millénaires après la disparition de l’espèce humaine, pour y découvrir l’une des plus grandes réalisations d’une civilisation qui avait jadis vécu à l’ouest du monde : le passe-temps national des Étasuniens. Ces extraterrestres curieux, nous rappelle Arcand, «en viendraient vite à comprendre combien le baseball a toujours constitué un long cri de nostalgie et, du coup, pourquoi il est apparu précisément à ce moment de la fin de l’histoire[2]». Je rajoute ici mon grain de sel à l’histoire d’Arcand : les extraterrestres découvriraient aussi que le baseball fut le dernier sport de l’histoire, le seul qui aura résisté un peu plus longtemps que les autres aux «signes avant-coureurs de la fin : le jour où le gazon fut remplacé par le caoutchouc, le bois par l’aluminium et, surtout, où l’électricité a remplacé le soleil[3]». Ces extraterrestres comprendront combien le baseball connut une existence parallèle et archaïque, durant les cent dernières années de son existence, que ses cathédrales furent les derniers endroits où les gens prenaient encore le temps de se raconter de très vieilles histoires, de fraterniser avec des inconnus et de renouer avec leurs rêves d’enfants. Puis après avoir regardé de vieux matchs de balle, notamment la finale des Séries mondiales de 1965 où Sandy Koufax ne concéda que 13 coups sûrs en 24 manches de travail – il disputa 3 rencontres ! –, tout en affichant qu’une moyenne de 0.38. Émerveillés par cet exploit, les extraterrestres passeraient ensuite à la série de 2004, où les Red Sox conjurèrent la «malédiction du Bambino», surmontant un déficit de 0-3, accomplissant ainsi la plus grande remontée de l’histoire du baseball majeur. Quand ils verraient ces habitants de la Nouvelle-Angleterre aller porter des casquettes et planter des drapeaux des Red Sox sur les tombes de leurs proches qui n’ont jamais eu la chance de voir leur équipe adorée enfin remporter un championnat, les extraterrestres auraient les larmes aux yeux et repartiraient vers leur contrée lointaine. Avant de quitter définitivement la terre, toutefois, ils passeraient par les ciels de l’Amérique rurale où se trouvent d’autres petits terrains de balle, en se disant, tout comme Joe Brown lorsqu’il écoute les criquets chanter par-dessus la description radiophonique d’un match de baseball, que le Nebraska et l’Iowa devaient être «considérés comme les derniers refuges imaginaires de l’Occident».Contrairement à nous, ils auraient déjà réalisé qu’à force de réduire les mythes du baseball à de simples discours désincarnés, on oblitère la réalité profonde d’où ils proviennent : la vie pastorale de l’Amérique est bel et bien réelle, c’est elle qui a inventé le baseball et non l’inverse. Ces extraterrestres en viendraient à la conclusion que le déclin du baseball ne fut que le symptôme d’un mal beaucoup plus grand que la simple désaffection d’un peuple avec son ancien sport national, celui d’une rupture profonde avec le réel et l’héritage des générations antérieures.

Le baseball nous renvoie à cette exigence de fidélité à la promesse des ancêtres, de se considérer comme les héritiers d’un monde à transmettre et non à soumettre à la simple volonté pécuniaire de nos pires instincts. Il nous enseigne une chose essentielle : nous ne sommes pas grand-chose sans les fantômes qui constituent notre présent, que nous défaire d’eux, c’est nous affranchir d’une part essentielle de l’humanité, celle qui fait en sorte que la femme ou l’homme assis à côté de moi dans les gradins est mon semblable, l’un des miens et que je dois faire attention à lui, ne pas l’envahir, sans m’empêcher de le prendre dans mes bras le jour où nous serons enfin, pour quelques mois seulement, les champions du monde. Car, tout comme l’écrit le poète Clark Blaise dans sa préface du roman Shoeless Joe de W.P Kinsella, adapté au cinéma sous le titre de Field Of Dreams, «je conserve toujours la croyance naïve qu’un fan de baseball ne peut être qu’une personne de confiance, quelqu’un qui a connu les désillusions et qui est demeuré fidèle à un idéal. Et je suis persuadé que la loyauté envers une équipe de baseball est d’une certaine façon le début de toutes les loyautés dans la vie d’un Américain ; qu’elle nous est transmise par notre père et que nous la transmettons à notre fils (tout comme l’identification politique et religieuse, elle naît au sein de la famille – la loyauté envers les siens) ; qu’elle transcende la déception et les cœurs brisés ; qu’elle mériterait d’être examinée de plus près comme exemple de conscience historique[4]». Mais je doute qu’une telle chose soit possible à l’heure actuelle. Toujours faudrait-il qu’une majorité de personnes en Amérique éprouve ce sentiment de perte à l’endroit du baseball. «Quand le baseball n’était plus le premier dans notre cœur, qu’avons-nous perdu avec lui ?», se demanderont-ils.

Tout comme le baseball, j’appartiens à une Amérique qui n’existe plus. C’est elle que je tente de ressusciter à travers les souvenirs de Joe Brown, cet homme qui ressemble curieusement à mes grands-pères, deux anciens militaires, eux aussi, qui, contrairement à la majorité des Québécois, préféraient le baseball au hockey. Mon grand-père paternel est mort quand j’avais 8 ans et mon grand-père maternel, quant à lui, est décédé cinq avant ma naissance. Vieillir nous fait prendre conscience du fil généalogique rompu de notre existence, qu’une part fondamentale de notre être, c’est-à-dire tout ce temps qui nous précède – ce que Roland Barthes appelle l’Histoire : ce temps où je n’étais pas encore de ce monde – se tiendra toujours à distance de nous, un peu comme les étoiles dans le ciel qui contemplent notre monde sans vraiment en faire partie complètement. Or, le baseball possède ce pouvoir de rapprocher les étoiles, de leur offrir une proximité avec la mélancolie des vivants. En Amérique, comme le souligne Clark Blaise, «pendant quelques heures, chaque jour et chaque nuit d’été, les fans de baseball retrouvent leur enfance. Mentalement, ils font revivre les anciens joueurs et, beaucoup d’entre eux, j’en suis sûr font revivre leur père, le premier fan qu’ils aient connu, celui qui leur a enseigné ce sport et leur a aussi partagé ses propres souvenirs[5]». C’est un peu cela que le baseball nous enseigne : concevoir la loyauté comme fondement de notre conscience historique. Cela me fait penser à une conversation que j’ai eue récemment avec mon grand ami Charlie Phaneuf dans laquelle nous réfléchissions au fait que nous sommes la dernière génération à avoir connu les Joe Brown et les Ted Williams de ce monde, que bientôt ils ne vivront qu’à travers les souvenirs que nous garderons d’eux. Or, les souvenirs de ces hommes, s’ils ne sont pas partagés et racontés, surtout, ne font que prolonger le silence des oubliés de l’histoire.

Vous l’aurez deviné, Joe Brown n’existe pas tout à fait, mais à travers lui se réunissent ceux qui auront vécu en vain, si je ne raconte pas son histoire. En lui inventant une vie, je cherche à me mettre dans la peau d’un homme que je ne serai jamais. C’est mon moyen d’accéder à l’Histoire, de vivre ce que je n’ai pas vécu, d’emprunter une existence qui ne m’appartient pas, du temps qui ne s’est pas gravé dans ma chair. Tous les matchs de baseball que je regarde, les vieilles reprises comme ceux de la saison actuelle, me rapprochent de tous les Joe Brown qui sont encore parmi nous, pour très peu de temps, en vérité. Leur silence est la matière même de ma langue littéraire, un cantique rudimentaire dans la nuit du 21esiècle. Les matchs de baseball donnent ainsi lieu à une forme d’archéologie bien particulière, en cela qu’elle constitue un curieux paradoxe. Elle ne demande pas d’exhumer des objets du sol, mais bien de le garder intact, de prendre soin de la pelouse des parcs de balle (sans virer fou avec la verdure, bien sûr), de parler à ses morts sans les faire se retourner dans leur sépulcre. À ce titre, le baseball n’est donc pas seulement notre dernier sport, mais bien notre dernière loyauté, c’est-à-dire celle qui empêche les hommes de mourir complètement.

 

[1]Mike Barnicle dans BURNS, Ken, Baseball. The tenth inning, Etats-Unis, 2009, (1:32-2:34) [traduction de l’auteur]

[2]ARCAND, Bernard, Du baseball et du pâté chinois, Boréal, Collection «Papiers collés», Montréal, 2003, p.40

[3]Ibid., p.40

[4]Clark Blaise dans KINSELLA, W.P, Shoeless Joe, Christian Bourgeois, Paris, 1993 [1982], pp.11-12

[5]Ibid.,p.11

 

Crédit photo : Jean-Luc Bertini, Montana, 2011.

Vincent Filteau est né à Saint-Jean-sur-Richelieu en 1991. Poète, essayiste et journaliste, il a publié dans plusieurs revues et collectifs, depuis une dizaine d’années. Il est (surtout) un passionné du sport.

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Written by Vincent Filteau

Vincent Filteau est né à Saint-Jean-sur-Richelieu en 1991. Poète, essayiste et journaliste, il a publié dans plusieurs revues et collectifs, depuis une dizaine d’années. Il est (surtout) un passionné du sport.

One comment on “Baseball Elegy : le dépisteur du Wyoming | Vincent Filteau

  1. Bravo Vincent !

    Le dépisteur du Wyoming un très beau titre et qui rappelle et tisse un lien avec une autre époque nostalgique américaine : le far-west (et la cinématographie western).

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