La NFL et l’impérialisme 101 | Charlie Phaneuf

Si tu n’es pas complètement endoctriné par le pain et les jeux offerts par l’engrenage de ce bon vieux capitalisme maudit, que ta cervelle n’est pas déjà totalement bousillée à cause de ton camp de concentration électronique ou que tu n’es pas du genre à confondre liberté avec surconsommation, il se pourrait que tu sois, donc, en opposition envers les nouvelles mesures annoncées par la NFL. Tu sais, cette nouvelle politique voulant que les joueurs restent aussi droits qu’un Bill Romanowski en manque d’ultra-violence lors du déploiement de l’hymne national; qu’ils restent cachés dans le tunnel ou carrément dans la chambre des joueurs s’ils ne veulent pas rester debout. Les équipes peuvent dorénavant être sanctionnées si un joueur – ou n’importe quel autre membre du personnel – ne daigne pas se lever durant l’acte patriotique. Selon les nouvelles sanctions, personne ne pourra déposer un genou au sol sur le terrain, soit à la manière du mouvement lancé par l’ancien quart-arrière des 49ers, Colin Kaepernick. Oh oh. Allez coucher les enfants, achetez du cannage ou le kit de survie vendu par Alex Jones : la fin est proche. En effet, vous savez probablement que Kap fut le premier à protester de la sorte contre le profilage racial au niveau de l’incarcération et la brutalité policière anormalement très élevée versus les gens de couleurs.

Ironiquement, Monsieur Kaepernick et son ancien coéquipier – également partenaire de protestation – Eric Reid, lui qui attire présentement l’attention des coachs de salon puisqu’il est clairement blackboulé par les Directeurs Généraux de la NFL à son tour, avaient tous les deux décidé de déposer un genou au sol plutôt que de s’assoir ou de rester dans le confinement d’une chambre. Il est difficile de comprendre toute l’ampleur de cette véhémente opposition envers ce ô combien modeste moyen de protester.

D’ailleurs, qui d’autre qu’un raciste pourrait être offensé par les motifs de Kap? Il ne voulait plus honorer le drapeau d’un pays qui opprime les gens noirs ou les autres gens de couleurs. Et puis, même si certains sont en désaccord avec le contenu du message, il faut à tout le moins avouer que ce n’est absolument pas un message anti-américain. Le but n’a jamais été de manquer de respect envers les militaires, dans ce cas-ci. Même que, de mélanger l’aspect soldatesque de la chose est profondément problématique.

Peindre cette protestation avec un manque de patriotisme dans le pif est malhonnête. Les manifestations non-violentes représentent le poinçon ultime du patriotisme. Bien que ce ne soit pas un enjeu issu du Premier Amendement américain, lui qui protège seulement les personnes de l’intrusion gouvernementale de leurs droits constitutionnels (par rapport à celui d’un employeur), il est injuste d’ostraciser les joueurs noirs de la NFL parce qu’ils défendent leurs droits – et de mentir à ce sujet en disant qu’il s’agissait de leur incapacité à jouer au football au niveau minimum requis par les 32 équipes de la NFL. Cela constitue l’enclave du grief en instance que doit présentement braver Kaepernick. Mais ce n’était point suffisant; la NFL a choisi d’escalader ce conflit en plaçant tous les joueurs du circuit en mode défensif grâce à cette nouvelle politique répressive inspirée par M. 45 (mieux connu sous le nom de Donald Trump), elle qui rend la situation aussi extrême et contraignante que de se faire poursuivre par un Reggie White à son apogée. Trump a par ailleurs doublé la mise au niveau de sa rhétorique anti-NFL, spécialement lorsqu’il a désinvité les champions du dernier Super Bowl, les Eagles de Philadelphie, tout cela parce que ces derniers étaient en désaccord avec sa position sur cette question et qu’ils n’aiment pas le jus de raisins. C’est plate.

L’un des problèmes majeurs est que ces mesures furent négociées sans prendre en compte l’avis de l’Association des joueurs de la NFL (NFLPA). L’ancienne façon de faire stipulait que les joueurs « devaient » se lever sur le terrain, et non pas qu’ils risquaient une tape sur les fesses dans le cas contraire. Qu’on se le tienne pour dit : la NFLPA n’accepte pas d’avoir été mise de côté lors de ces discussions; on raconte qu’elle aurait même bloqué Roger Goodell sur Facebook. Ah ça, c’est pas banal.

Deuxièmement, la notion que l’avis des joueurs ne devrait pas compter simplement car ils commandent un luxueux salaire est absurde. Comme l’ont déclaré certains commentateurs, cette manipulation nous rappelle pratiquement les meilleurs moments de l’esclavage. Et vive le néolibéralisme; pratiquement le même combat… Mais bon, comment ces joueurs ingrats (lire qui connaissent du succès) de couleur noire peuvent-ils oser critiquer un pays aussi extraordinaire, lequel leur a « offert » la possibilité d’être aussi prospère? Sarcasme aussi médiocre que l’historique complet des Browns de Cleveland exclu, Trump a fait monter la popularité d’une telle mentalité. Du moins, dans l’esprit préhistoriquement conservateur des vestons-cravates possédant un pouvoir exécutif. En septembre 2017, il a publié un tweet déclarant : « Si un joueur veut garder son privilège d’empocher des millions de dollars dans la NFL, ou dans n’importe quelles autres ligues, il ne devrait pas avoir le droit de manquer de respect à notre honorable drapeau Américain (ou pays) et il devrait se lever lors de l’hymne national ». En ajoutant ensuite: « Sinon, il sera VIRÉ. Et il devra se trouver autre chose à faire. » Sur ce, j’imagine que tout dépend du point de vue, car comme le disait si bien Soklak : « Si je dois saluer le drapeau, je n’aurai besoin que d’un seul doigt… »

Mais au-delà de ce faux débat, à savoir si les joueurs devraient oui ou non obtempérer comme des moutons durant l’hymne national afin d’afficher l’illusion d’un réel patriotisme sur le terrain, on peut percevoir une autre inquiétude qui flotte dans l’air, voire celle engendrée par le fait que nous sommes peut-être en train de se poser la mauvaise question, ici. Bref, à la place de débattre sur la nouvelle politique de la NFL, nous devrions plutôt se demander – et là, préparez-vous, on s’apprête à fracasser les murs de la cinquième dimension – si l’hymne national avant une joute sportive professionnelle a encore sa place en 2018.

Saluer le drapeau n’est pas quelque chose que nous devons faire avant le début d’un concert. Les shows sur Broadway s’en fichent éperdument, aussi. Un individu peut aller visionner un film au cinéma et on ne lui demandera pas de se lever debout et de saluer l’emblème. Aller manger au restaurant, une autre très bonne source de divertissement en Amérique du Nord, ne requiert pas qu’on se lève, qu’on salue ou que l’on chante les bienfaits de l’impérialisme occidental. Les éléments mentionnés ci-haut font tous partie du domaine privé – le même acabit que la NFL. En sommes, toutes les autres formes de divertissements privés sont complètement séparées de l’engouement folklorique envers le pays. Alors, pourquoi devons-nous absolument porter une allégeance plus particulière lorsque nous assistons à un match de football, ainsi qu’au hockey ou tout autre sport? On vous le demande.

Une partie de la réponse, apparemment, pourrait être solutionnée, comme c’est souvent le cas, en suivant les sommes d’argent qui sont généreusement octroyées à qui de droit. « Follow the money », comme disait si bien feu Benoît Perron, ancien animateur de Zone de Résistance à CISM. La NFL reçoit de gros sacs bourrés de fric afin « d’honorer les troupes », et c’est pourquoi les forces en hautes instances s’affairent à réduire l’impact des dissidents, le tout afin que l’argent d’en provenance du complexe militaro-industriel continue de couler à flot.

En 2016, la NFL a accepté de rembourser $723,724, soit un montant qu’elle avait préalablement soutiré au Département de la Défense dans le but d’honorer les militaires durant les matchs. On se souviendra que le tout sauf honorable Sénateur de l’Arizona John McCain et son acolyte Jeff Flake (petite parenthèse: Jeff Flake est né à Snowflake; ce n’est même pas une blague…) s’étaient plaints à propos du « patriotisme financé » et avaient déclaré que c’était de l’argent jetée par les fenêtres du Pentagone. Dommage qu’on ne puisse pas y faire sauter un avion, ou un missile selon les conspirationnistes, et ainsi effacer de vilaines ardoises plus souvent. Cela dit, un examen des contrats lancé par les préoccupations de McCain&Flake a permis de trouver 6,1 millions de dollars en contrats payés à la NFL entre 2012 et 2015 afin de promouvoir le patriotisme. En 2015, le ministère de la Défense a donné des millions à la NFL pour des survols de jets, des cérémonies militaro-glorieuses, des déploiements de drapeaux et de poignantes performances d’hymnes nationaux.

Se lever pour l’hymne est relativement nouveau comme tradition, dans la NFL, alors que les ludiques furent « encouragés » à se tenir debout sur le terrain lors de la saison 2009. Avant cela, ces derniers restaient pratiquement tous dans la chambre – ce qu’ils peuvent maintenant faire selon la nouvelle politique. Voici des changements de philosophie qui sont clairement reliés aux montants d’argent empochés. La fougue actuelle envers l’élan d’activisme n’est peut-être pas autant en corrélation avec le patriotisme qu’on pourrait le croire, mais plutôt en lien avec un stratagème de marketing afin d’amener les gens à acheter des maillots, des bouteilles d’eau, des ballons et d’autres articles à l’effigie/sauce du nationalisme.

Dans un monde rationnel, nous serions d’accord avec les propos de Kap, Ray Lewis ne serait pas un héros national, le complexe militaro-industriel serait sous contrôle, nous serions en train de se préparer comme des adultes aux changements climatiques et l’industrie de la musique, elle, serait basée sur le mérite et le talent. Oui, un monde rationnel; diantre, ce n’est pas là que nous vivons! Des preuves? Obama a lancé 100 000 bombes aux dépens de sept pays, dépassant ainsi l’ère Bush par 30 000 ogives et deux pays. Pas mal; avouez que ce haut fait d’arme place le récipiendaire du prix Nobel dans une classe plus que prestigieuse. Et Trump, lui, a tout simplement retiré les minces gants blancs en place et il a « lâché les chiens », comme disait le film Hangover. Écoutez, durant huit années en poste, Bush a conservé une moyenne de 24 bombes par jour, alors que Obama, lui, y est allé de 34 missiles par jour et 12 500 par année. Combien a fait Trump durant une seule année au pouvoir? Boum, 44 000 bombes durant l’année, dont 121 par jour et 5 bombes à toutes les heures; soit une bombe à toutes les 12 minutes. Une course explosive contre la montre pour déterminer le propagandiste de freedom le plus prolifique de son époque. Vive l’impérialisme, libre.

Mais bon, ça ne fait rien si la plupart des médias corporatifs ne rapportent que dalle là-dessus. Il est préférable de faire toute une histoire à propos de ces pauvres Eagles de Philadelphie, eux qui n’ont pas eu la chance d’aller à la Maison Blanche. C’est tout simplement un crime contre l’humanité qu’on vous dit, eux qui n’auront pas l’opportunité d’humer les émanations novices de cette agressive fragrance qu’arbore Trump. Oui, les rumeurs veulent que l’agent orange émane à micro-dosage de sa postiche en faux doré inoxydable.

Au final, pendant que les gens sont naturellement contrariés par cette politique et la façon dont elle a été perpétrée, il est peut-être plus important de repousser l’invasion du militarisme dans les espaces privés. Car pour l’instant, le scénario en présence ressemble étrangement à la façon dont la police militarisée abuse des personnes de couleur à travers les États-Unis – le problème même auquel Kaepernick et ses partisans se sont agenouillés, alors que Trump, Roger Goodell et quelques militaires présents lors des cérémonies d’avant-match tentent tous ensemble, quasi-caricaturalement, de déposer leurs deux pieds au sol.

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